05/04/2010

Courrier

Bonjour Nicolas,

 

Tu as de la chance d’avoir un professeur de français qui te suggère d’aller à la rencontre de la littérature belge. C’est avec plaisir que je réponds à ton courrier.

 

Tu me demandes d’éclaircir les thèmes que je développe dans mes livres. Et tu me demandes de t’entretenir sur ma façon de montrer ma belgitude.

 

Ce sont deux belles questions et je t’en remercie.

 

Je pense, je dis « pense » parce que n’est pas un mécanisme conscient, que le fil rouge de mes romans pour adultes est la relation homme-femme à travers ce qui les lie ou les délie, c’est-à-dire « l’amour ». L’amour sous ses formes plurielles. De l’idéalisation à la passion. De la passion au deuil. Julie explore l’idéalisation. Un homme est amoureux de Julie qu’il connaît à peine sinon pour l’avoir vue ou croisée. Bleus explore les peurs, les timidités, les incapacités… que l’on peut ressentir lorsqu’on éprouve, parfois, des difficultés à déclarer sa flamme à celui ou celle qu’on apprécie tant. Ce livre dévoile aussi les prisons qui nous tenaillent, nous empêchent de… Bruxelles-Midi Paris-Nord explore l’intimité qu’un homme et une femme peuvent dévoiler lorsque leur rencontre est éphémère - sur un quai de gare en l’occurrence. Comme si une relation à long terme comportait des risques qui nécessiteraient que l’un et l’autre protègent leur mystère, leur jardin secret. Tandis que lorsque la relation est fugace, le risque serait moindre ; alors on se dévoilerait plus facilement. Le Silence d’Aurore m’apparaît terminer une boucle dans mon processus d’écriture de romans. Ce dernier roman explore le deuil d’une relation. On accompagne le protagoniste de l’histoire sur le long chemin d’un deuil. On assiste à son lent processus d’individuation, un long processus de prise de conscience de son individualité propre. Comme si le protagoniste de ce roman mettait la longue traversée de son deuil au service de sa construction d’homme.

 

Et finalement, à te l’écrire je me pose la question : et si le fil rouge de mes romans était de chercher à dire ou à découvrir « c’est quoi, un homme ? » Oui, c’est peut-être ça, le fil rouge de mes romans : « C’est quoi, un homme… dans ses passions, ses amours, ses prisons, ses incomplétudes, ses deuils ? »

 

L’écriture de mes romans est une écriture inconsciente. Je n’ai jamais « cherché à », « voulu que », « attendu que… » Je me suis mis à écrire, j’ai ouvert des robinets et j’ai regardé l’eau qui en coulait. L’eau tantôt joyeuse, tantôt triste, tantôt affolée. 

 

Je ne peux dès lors parler de mes livres qu’a posteriori, en observer les contours, les formes, les couleurs comme on observerait un nouveau-né dont on se demande comment il a bien pu faire pour se créer ainsi « tout seul ».

 

Qu’est-ce qui nous occupe d’autre, dans nos vies, que l’amour ? Et par lui, l’amour, qu’est-ce qui nous occupe d’autre, dans nos vies, que de chercher à comprendre l’homme ou la femme que nous sommes ?

 

Ce sont les seules questions qui préoccupent mes romans. 

 

S’agissant de la belgitude que je montrerais dans mes livres, faudrait-il, pour répondre à la question, définir ce qu’est la belgitude…

 

Je ne sais pas ce qu’est la belgitude.

 

Pour mon travail d’auteur, je sais que j’aime jouer avec les couleurs. Qu’avec ces couleurs, j’aime peindre les cieux, les nuages, les chambres d’hôpital et les yeux. Je sais que je n’hésite pas à faire tomber tout seuls les murs d’une prison ou à faire monter un tram dans le ciel.  Je sais que mes personnages sont des personnages de chair, de sang et d’émotions qui parlent et agissent avec leur âme à fleur de peau. Je veux dire qu’ils sont « vrais ». Ils sont « humains ». Ce ne sont pas des êtres désincarnés, masqués. C’est la vie toute simple qui traverse les personnages de mes romans. Je me sens très libre dans mon écriture. C’est peut-être ça, la « belgitude » d’un auteur, c’est peut-être sa « liberté ». C’est « ne pas devoir écrire comme… » C’est « ne pas prendre au sérieux sa plume… » C’est, pour les plus francophones d’entre-nous, « se fiche du diktat de Paris où l’intelligentsia locale pond des livres de plus en plus lisses… »

 

Ah, la Belgique… le seul pays au monde où l’on n’apprend pas les auteurs nationaux à l’école.

 

Ah, la Belgique… le seul pays au monde où, dans les journaux, on consacre une page à la sortie d’un roman étranger et deux lignes à la sortie d’un roman belge ou pas de ligne du tout.

 

Mais ça m’est égal. Je continue d’écrire les livres qui me plaisent. Ils parlent de l’homme. Ils parlent de la femme. J’en suis fier. Je continue de me réjouir d’observer qu’une littérature belge puisse, malgré tous les efforts de déstabilisation et d’anéantissement, exister, bien vivante. Grâce à un réseau de résistance composé d’auteurs, d’éditeurs, de libraires, de lecteurs… Je dédie ma petite vie pour que la littérature belge bénéficie d’une jolie place en son royaume.

 

En Belgique, nous ne sommes pas assez fiers de nous.

 

Le problème, c’est que lorsque nous serons fiers de nous, alors nous risquerons de ne plus valoir tripette…

 

Je te souhaite une belle réussite dans ton travail.

 

Bien à toi, ces mots.

 

Benoît Coppée

15:13 Écrit par Oh ! Th dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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