30/10/2005

Où se laisser enterrer ?

Hier, j’étais à Braine-le-Château. A parler de mon travail d’auteur. De mes livres. De "Oh ! Théo", bien sûr. A la maison du Bailli. A la suite de Colette Nys-Mazure. Il y avait beaucoup de monde. Des hommes. Des femmes. Des enfants. C’était beau. C’était doux. Sur la route du retour vers chez moi, à Bruxelles, j’ai pris quelques photos d’automne. Les arbres flambent. Ils portent des lumières qu’on ne leur connaît que deux ou trois jours par année. J’aime les vignes vierges. J’aime l’automne. J’aime novembre et ses cimetières qui soudain se mettent à vibrer d’ondes particulières. J’aime ces gerbes de fleurs. J’aime les pas lents, les retrouvailles, les mines graves, mais aussi les sourires, les parfums, les robes empruntées, les costumes un peu étroits. J’aime. Et si je devais mourir, où aimerais-je être enterré ? Voilà que je me pose la question. A Bruxelles, ma ville de toujours ? Je ne me sens pas chez moi, ici. On est trop loin du vent, de l’air et du soleil, ici. Bien trop loin de tout. Non, je ne voudrais pas être enterré ici, ma ville, pourtant. Ici, les tombes restent cinq ans. Et puis, elles disparaissent. Et puis, c’est fini. On les souffle. Pfuit. De mes grands-parents, enterrés ici, il ne reste rien. Rien du tout. Pas une poussière. Il n’y a pas moyen de se souvenir. Il n’y a pas moyen de s’agenouiller. Rien du tout. Pas un seul endroit où déposer une fleur. Ici, c’est le vide. Mais où, alors, me laisser enterrer ? Au Cap Cerbère, ventilé sur la mer, au départ du bateau d’Yves ? Dans mes chères montagnes d’Espagne, près des gorges de l’Enfer, soufflé par une rafale ? En mes vibrantes Ardennes où vivent encore les miens d'ici et d'autre famille, sur les hauteurs de l’un ou l’autre village ? En Lorraine, en bordure de Meuse, où je vais prendre soin de mes arbres, de mes haies, de ma terre, de mes pensées ? Où aimerais-je être enterré ? Il n’y a pas d’endroit au monde où je voudrais l’être. Il me reste encore à vivre. Mais si j’y pense aujourd’hui, ce ne serait certainement pas ici, en ma ville. Oh, non ! Je veux du calme. Je veux de l’eau. Je veux du souvenir. Je veux de la pierre. Je veux de l’air. Je veux du soleil. Je veux du silence. Je veux des arbres. Je veux un clocher qui tinte. Je veux des ouvriers communaux qui passent et racontent des blagues. Je veux mon nom gravé dans de la pierre. Je veux de la survivance. Je veux du lierre. Je veux de la rouille. Car sans survivance, sans souvenir, sans endroit où se recueillir, nous ne sommes déjà plus rien, nous les habitants du monde. Sans souvenir, nous sommes sans passé. Et donc sans avenir. Nous sommes des fantômes sans racine et sans descendance. Nous nous laissons malmener jusque là. Nous ne militons même plus pour la sauvegarde et la survivance de nos corps à travers le temps. Comme si nous étions lassés d’être, nous nous laissons transformer en plaine de jeu ou en building. Même si c’est beau, une plaine de jeu, je n’ai pas envie de finir en plaine de jeu ! Je veux qu’auprès de moi, de mon corps qui repose, on puisse venir, sans cesse et infiniment, chercher la tristesse, la joie, la continuité, la vie, la mort, le tout, le rien, le vide, le néant, la source, le rire, le calme, le repos, le questionnement, le doute, le trouble… Je veux qu’auprès de moi, de mon corps qui repose, on puisse venir chercher de la vie.

 

Benoît Coppée






20:17 Écrit par Oh ! Th | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

et pourquoi pas une vraie survivance? question d'automne que se demander où déposer notre corps mort mais la plupart du temps, avons -nous le choix?, peut on par soucis d'un environnement choisi, la mer, sous un arbre,... être là où on le souhaite, est-ce possible et sans doute à quel prix?. le marché funéraire est avant tout très lucratif, regroupés dans nos cimetières , dans nos communes nous restons proches des nôtres la plupart du temps et si nous avons prévu un "emplacement" pour le recueillement, il s'achète. Les pierres tombales,où les fleurs déposées le 1er novembre sont aussi le reflet de ce marché de la mort, reflets de notre société d'inégalités. là où nous serons tous un jour redevenus poussières initiales, que deviennent les sans-abris, les victimes des guerres ou du Cachemire...et tous ceux qui n'ont pas les moyens de cette dernière dignité? c'est l'image souvenir qui permet à nos mémoires de penser nos morts. La symbolique crématoire et des cendres déposées sur l'herbe d'un jardin, (qui est d'ailleurs plus proche de celle des buchers en Inde) n'est-elle pas plus égalitaire aujourd'hui. En amont de ta réflexion et pour la survivance des corps, il y a d'autres possibles et des milliers de personnes qui attendent des reins , des foies, des coeurs, des organes pour continuer à vivre. Le don d'organes se fait dans la dignité des corps et de la volonté des personnes qui ont été dans leur commune signalé leur volonté de donner. En belgique , si on n'a pas clairement signalé cette volonté d'être donneur, les familles, le conjoint peuvent refuser et le prétexte est souvent une peur de corps qui aurait quelques légères cicatrices . Le corps est rendu aux famille dans le même délai et n'enlève rien à son esthétique et aux démarches funéraires choisies mais quelque part ailleurs, un enfant , une femme un homme pourra enfin vivre une vie normale en remerciant intimement chaque jour de sa vie, celui ou celle qui aura permis celà. Le poucentage des belges qui accomplissent cette démarche de don de soi est infiniment bas, malheureusement pour tous ceux qui sont dans l'attente. En ce 1er novembre peut-être devrions nous y penser et faire le nécessaire. Au moment d'un décès et dans l'émotion on ne réagit pas toujours sereinement. Que penser des tombes? Je n'en pense pas grand chose, j'ai le souvenir de mes proches disparus qui me reviennent de temps à autre, je me recueille en moi-même, mais le cérémonial autour ne m'aide guère dans le deuil. Les larmes, une musique, un oiseau qui s'envole ou les fleurs qui s'ouvrent me font parfois plus de bien que le geste symbolique du 1er novembre. ..

Écrit par : marina | 01/11/2005

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