19/10/2005

Les voyages d'Hom'

Les voyages d’Hom’

par Babel

I

Une fois ses chaussures bien lacées, Hom’ – c’est le seul nom qu’on lui connaisse - curieux de nature et de stature moyenne, se lança à corps perdu dans son apothéose : atteindre à pied le Pôle Est. Il avait dévoré les titres des ouvrages vantant les exploits des héros de l’Arctique et l’Antarctique. Il en avait même lu quelques-uns en entier. À son tour, il voulait laisser dans l’histoire l’empreinte de ses pieds jusqu’au Pôle Est exactement.

Hom’ décida de partir à l’aube. La chose était pensée avec soin. Il voulait vraiment avoir du temps pour se landibardiner. Un vieux lyonnais lui disait toujours que rien n’était meilleur au monde. Hom’ l’avait suivi discrètement pour en savoir plus, mais cette journée de filature lyonnaise ne fut que promenade lente avec des arrêts intempestifs, devant une vitrine, pour un envol de pigeons, sur une belle passante… Hom’ voulait aussi voyager léger. Partant à l’aube, le soleil lui donnerait le plein Est : inutile de s’encombrer de matériel lourd et fragile. Pour être sûr de ne pas rater son pôle, il choisit l’Équateur pour point de départ. Facile à localiser depuis le 24 mai 1822, ce pôle du milieu de la Terre est universellement reconnu comme tel. De plus, Hom’ cherchait la paix et le bonheur, la gloire et le triomphe : ce qui, joyeux augure, est la devise de l’Équateur.

II

Hom’ partit donc, et marcha jusqu’à n’en plus pouvoir : pour cause, la mer s’étendait devant lui. Il prit une grosse inspiration et un ticket sur un bateau. Ainsi, il accosta plus tard plus à l’Est, certes, mais pas totalement, à en croire le soleil et les instruments du capitaine. Il restait encore de la distance à franchir avant d’atteindre le pôle Est. Après un voyage long et ennuyeux, un dernier navire le déposa sur une terre familière. Hom’ vit qu’à sa plus grande honte, il avait tourné en rond et en vain à travers la terre. L’Équateur et le Pôle Est, le début et la fin de son voyage ne pouvaient pourtant pas être un seul et même endroit : depuis le 24 mai 1822, quelqu’un l’aurait forcément découvert, et l’aurait ébruité.

III

Reclus aux Galápagos, Hom’ n’espérait plus rien de personne, lorsqu’un visiteur se présenta. Hom’ en était sûr : encore un moqueur, mais cette fois-ci un moqueur assez têtu pour fendre les eaux et venir le titiller sur place. Ouvrant les yeux malgré sa honte, il reconnut le vieux lyonnais, qui le plus tranquillement du monde s’étonna à son tour de le croiser tandis qu’il landibardinait à sa manière…N’y tenant plus, il lui demanda des explications : puisse sa folle équipée ne pas finir en un fiasco intégral ! 

« Cela signifie « se promener », comme à Lyon quand je n’étais qu’un gone au bord de Saône... » répondit-il.

Parce que le vent était doux, et que ça lui donnait envie de lui confier un secret, l’ancien lui chuchota une confidence. Il lui céda sa propre manière de se landibardiner. Pour se landibardiner avec art, il suffisait de se mettre sur la pointe des pieds en les gardant tendus à l’extrême, avec les talons bien élevés. Ensuite, il fallait relever la pointe des pieds, d’un geste vif et sûr. La manœuvre effectuée, ils se retrouvèrent immobiles à une altitude d’un pied, tandis que, sous eux, sans eux, la terre continuait de tourner.  Une fois l’équilibre trouvé, c’était fort simple. Quelle surprise ! En quelques secondes ils avaient traversé deux ou trois petits archipels. Le vieux lyonnais expliqua qu’à l’équateur, la terre tournant à plus de 1600 Kms/h, effectivement, en une dizaine de secondes, ils avaient franchi pas loin de 5 kilomètres. Sous les Tropiques, le rythme serait moindre, certes, mais encore assez rapide pour satisfaire aux besoins ordinaires d’Hom’.

IV

Hom’ désormais se délectait volontiers à se landibardiner. Bien sûr, pour éviter les explications inutiles, les carabistouilles et les carambolages, il ne faisait que de petites étapes, en campagne. Il apprit assez vite à gagner de l’altitude, en appuyant ses coudes aux turbulences, de façon alternée et rapide. Peu à peu, il partit de plus en plus loin, mais toujours avec élégance et dignité. Possédant une telle technique, il reprit son projet : il repartit à la recherche du Pôle Est, prenant sans cesse de l’altitude pour éviter d’être dévié par un clocher, un building, une montagne. La présence de nombreux satellites a compliqué énormément ses calculs, l’obligeant à s’élever bien au-dessus de sa condition, au-delà parfois des différentes lunes existant ici et là.

Il y a peu de temps, j’ai pu croiser Hom’ : il reprend pied-à-terre chaque fois qu’une petite faim le tenaille, ou bien lorsqu’il veut admirer une vitrine, un envol de pigeons, une belle passante. À ce jour, il cherche encore, dit-on, la ligne purement parfaite, ceinturant la terre et rejoignant, via l’Équateur, le Pôle Est. Son bonheur est palpable. Je me souviens parfaitement de ma surprise lorsqu’il m’a dit qu’il n’abandonnerait jamais ses recherches du Pôle Est, au point qu’il priait tous les dieux de tous les cieux de toujours l’empêcher d’aboutir. Puis, parce que le vent était doux, et qu’il en avait envie, il voulait me confier un secret. J’ai refusé. Je savais bien qu’il me comprendrait. J’étais en retard, tout comme maintenant, et chaque seconde perdue m’éloignait et m’éloigne encore de mon office : découvrir le Pôle Ouest.

 

babel@etoiles.net





12:15 Écrit par Oh ! Th | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

merci pour ton histoire si poétique merci Babel pour ta belle histoire. Je l'ai partagée avec mes collègues et amies toujours heureuses de croiser un beau conte. Alors, ton histoire sera peut-être racontée dans les chaumières belges durant les longues soirées d'hiver. Le vieux lyonnais deviendra peut-être un vieux namurois.
Pour ma part, elle restera à jamais associée aux personnages de Folon.
amitiés
Lazuly

Écrit par : véronique | 26/10/2005

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